Etrange...
Jeux de masques

Devant moi trois hommes Paul, Jacques et Claude. Je les regarde et me fait rapidement une opinion sur leur compte ce qui conditionne mon attitude et mes propos vis à vis d’eux. Chacune de leurs réactions me conforte dans mon intuition. Nous sommes dans un système fermé qui me donne l’impression d’une sorte de fatalité au sein de laquelle je me débats du mieux que je peux. Mais ne suis je pas la victime d’une illusion, d’une bataille que je livre à mon ombre, une ombre qui imite tous mes gestes et que j’essaye de contrer ? Par mon regard je crée Paul, Jacques et Claude, tout simplement parce qu’ils sont le produit de ma conscience. Les créant, j’entre sans le savoir, dans un théâtre dans lequel je suis à la fois le metteur en scène, qui les observe et les crée et l’acteur qui joue avec eux. N’étant pas conscient de tout cela, je suis sur scène avec eux et je joue deux rôles à la fois : celui du personnage que m’octroie la pièce de théâtre que je crée et celui du créateur de cette pièce de théâtre qui crée les personnages et succombe à l’illusion de leur existence. Dans ce magma mon rôle est machiavélique. Je suis marionnettiste  et marionnette en même temps ! Mon dieu que de fils qui s’entremêlent.

La vie ressemble à ce théâtre où chacun crée l’autre par la nature de son regard et de ses intentions. Nous nous trouvons par conséquent dans un jeu de miroirs qui se renvoient des images à l’infini.  La communication nous roule dans cette farine où chacun se frotte à l’autre puis se désagrège à ce contact telle une bulle de savon qui heurte un obstacle. Alors s’installe le silence. Les yeux se ferment et quelque chose d’autre commence à apparaître. Cela n’a pas de nom, pas de visage, pas de saveur et pourtant c’est une réalité sensible (sans cible). Elle jailli du néant, d’un regard, d’une couleur, d’un son. Une émotion. Une résonnance avec autre chose. Un rappel et un appel à la fois. Passé et futur s’offrent dans un présent gratifiant. Un instant de grâce s’installe. Plus besoin de mots, de phrases. Plus besoin de prouver. C’est là. Cela été toujours là, mais notre regard  était hors champ. Encore lui ce regard qui revient pour nous clamer notre cécité à l’essentiel. Quel est le secret sinon que tout l’univers se reflète en nous. Nous sommes cet univers en tant que créateurs. Tout l’univers est à la merci de notre regard. Il suffit que nous en négligions une parcelle pour que quelque chose se déséquilibre. Les bons et les mauvais. Les élus et les exclus. Encore ce théâtre et ces rôles de pacotille que les spectateurs du « théâtre magique » applaudissent tous les soirs. Quel « drôle de drame ».

Au fond de la salle, un personnage surprenant regarde la scène sans bouger. Un travesti ? Un être androgyne ? Une femme garçonne ? Un pierrot lunaire qui s’est trompé de théâtre ? Difficile à dire. Une larme coule sur sa joue et fait couler le rimmel. Il se lève et parle. Sur scène les acteurs arrêtent de jouer et le regardent médusés. Curieusement personne ne comprend rien à ce qu’il dit, mais dans la salle le public réalise que la pièce est en train de changer de sens, que « le spectacle est dans la salle », qu’elle en train de prendre le pouvoir, un pouvoir si longtemps laissé à l’illusion et aux illusionnistes. Marie, l’ouvreuse du théâtre s’approche de l’inconnu et essuie avec compassion  le rimmel avec un mouchoir en papier. Toujours dans l’ombre, elle procède à l’ouverture et à la fermeture du théâtre depuis trente ans. Ce soir, c’est sa dernière soirée avant la retraite. Elle quitte le théâtre en prenant par le bras le pierrot lunaire et sort par la petite porte. Spectacle surréaliste. Dehors il pleut. Le chasseur leur tend son parapluie. Ils s’abritent sous un porche.

Au café du théâtre encore ouvert à cette heure tardive, un poète attablé devant son verre de rouge griffonne quelques vers sur la nappe en papier. Artistes et musiciens ramènent le réel  à la source du divin. Ils transmutent les mots et les notes par les rimes et les mélodies.  L’harmonie rejoint le divin par la justesse du rapport des composantes. Dans le regard ainsi  transfiguré chaque composante de l’univers  prend sa juste place. Il n’y a plus de bon et de mauvais, mais une seule farandole. Un tel regard guéri les malades, parce qu’il ne les voit pas comme des malades. Ce même regard pardonne les coupables parce que toute la société est fautive de les avoir mis hors jeu. Le « coupable » endosse le rôle de la mauvaise conscience de la société. Voilà pourquoi celle-ci cache le coupable en l’emprisonnant au lieu de le socialiser. Si la société est capable de voir dans l’homme un meurtrier, c’est que sommeille en elle un meurtrier et quel meurtrier ! Lorsque les circonstances s’ y prêtent elle le prouve avec  éclat en passant à l’acte. C’est la guerre, les rafles racistes, les déportations, les camps de concentration, les goulags, le crime étatisé pour « sauver » la patrie, la boucherie dans les tranchées et les « bons français » qui collaborent avec  « l’ennemi ». Le criminel en habit de soldat est promu en héros, décoré, honoré. Et le poète de dire Oh Barbara, Quelle connerie la guerre, Qu'es-tu devenue maintenant, Sous cette pluie de fer, De feu d'acier de sang, Et celui qui te serrait dans ses bras, Amoureusement, Est-il mort disparu ou bien encore vivant…(J. Prévert).

La violence se loge sournoisement dans les mots. Dans étranger, il y a étrange, quelque chose qui fait peur. Un étranger est donc quelqu’un dont on se méfie. Les mots sont chargés de regards en coulisse qui « voient » à notre place et nous manipulent comme des pantins. Par exemple, comment un africain, que l’on désigne généralement par sa couleur, peut-il se sortir indemne des associations négatives liée au noir : idées noires, caisse noire, noirceur, humour noir, roman noir, travail au noir, journée noire, black out…Mais la aussi il suffit de changer de regard sur le noir et d’apprendre à voir autrement,  c’est à dire autrement qu’à travers le filtre des mots.  On pense à une approche silencieuse qui s’identifie avec le perçu. Les peintres japonais méditent leur sujet avant de le peindre. L’ayant intégré, ils peignent « de l’intérieur ». Lorsque le mental est déconnecté, la gestuelle s’enracine dans le hara. Le trait s’incarne effleurant le papier telle la caresse d’un amoureux sur un corps de femme dénudée. Cela jaillit sans préméditation du désir de l’un et de la résistance consentante de l’autre. De ce contact charnel l’encre s’écoule dégorgeant le pinceau de sa semence noire. Elle sèche et se fixe, libérant l’enfant intérieur de l’artiste et donnant à l’admirateur de l’œuvre d’art  la liberté de la voir à sa manière. Nul ne sait si l’inspiration de l’artiste, son œuvre et le regard du spectateur se rencontrent ou au contraire s’éloignent. Le silence se fait. La nudité s’affiche et s’affirme dans sa perfection. Il n’y a rien à dire, rien à faire parce que tout est là, tout était là depuis le début. Il suffit de récolter en harmonie avec la nature et les autres. « Le silence est d’or », dit on.

En Sibérie, la transmission orale se fait l’écho de l’histoire des deux frères, qui au décès de leurs parents, se dirent qu’il fallait se mettre à la recherche de la sagesse qu’ils n’avaient pas eu le temps de recueillir auprès de leur père et mère. L’ainé parti, le cadet resta. Au bout de 20 ans, l’ainé revint avec une vingtaine de disciples. Il enseigna à son frère la sagesse, mais ce qu’il enseignait, le cadet l’avait réalisé dans la pratique. Alors l’ainé repartit en gravant sur une pierre, à la sortie de leur village natal, ces simples mots : Voyageur, ce que tu recherches est déjà en toi, mais à chacun de tes pas tu en perds une partie*.

 

Serge Fitz

 

* Ce récit est publié dans  « Les marcheurs de l’infini » aux éditions Lanore.